En 1900, la République Française bénéficie d’une « fenêtre d’opportunité » exceptionnelle dans la mi-temps entre deux guerres : victoire sur les adversaires intérieurs et contexte extérieur ouvert sur la mondialisation, arrivée de nouvelles générations formées à ses écoles, effervescence intellectuelle et artistique, développement des nouvelles technologies lui permettent de s’affirmer dans bon nombre de domaines et de mettre en place les fondements d’un système politique et social qui subsistera largement jusqu’à présent.
L’affaire Dreyfus suscite un reclassement des valeurs du monde politique. Le gouvernement de défense républicaine de Waldeck-Rousseau rassemble ceux qui se reconnaissent dans des principes universalistes et sont décidés à réaliser un programme de réformes qui sera mené à bien en quelques années : libéralisation par la reconnaissance attendue depuis plusieurs décennies du droit d’association, expression des principes de la laïcité, subordination de l’armée au pouvoir démocratique, mise en place des institutions sociales. L’antisémitisme étant provisoirement discrédité et le nationalisme tenu en bride, on peut se préoccuper des symptômes inquiétants des nouvelles formes de violence et imaginer sur la base d’institutions encore embryonnaires l’organisation internationale de la paix et de fédérations d’Etats. Les partis et les syndicats se constituent dans leur organisation moderne, la Ligue des droits de l’homme anticipe sur l’ère des ONG.
La Revue Blanche n’était à l’origine qu’un petit périodique littéraire et artistique créé en 1891 par les trois frères Natanson, jeunes immigrés polonais, et leurs condisciples, la plupart juifs, du lycée Condorcet. En fin de siècle, elle devient à la fois le symbole de l’engagement des intellectuels et le fer de lance de leur combat. Destin stupéfiant, mais mérité, voulu, construit à force de courage, de ténacité et grâce à la virtuosité du pilotage éditorial de l’étonnant Fénéon, éminent critique et anarchiste convaincu. La Revue invente pendant dix ans une forme d’avant-garde, nouvelle et cosmopolite, réussite unique dans l’histoire française, copiée par la suite. Elle sait discerner l’avenir promis aux jeunes personnalités auxquelles elle ouvre la tribune de ses pages, obtenir les patronages de grandes personnalités comme Mallarmé, Herr et Mirbeau, rompre avec Barrès et choisir à bon escient comme leaders politiques Jaurès et Clemenceau.
Exemplaire est le parcours de Léon Blum, auteur au sortir du lycée de vers et de nouvelles sentimentales, chargé des rubriques sur les revues, les sports, les romans et les livres politiques, assumant crânement la gérance de la revue lorsqu’elle défend la liberté menacée par la panique devant les attentats anarchistes, signant comme juriste des articles ardents pour Dreyfus, la liberté d’expression, la laïcité et l’unité socialiste, synthétisant sa philosophie dans un livre où il fait parler Goethe, rassemblant enfin ses amis de la revue pour lancer L’Humanité.
Le colloque et l’exposition ont pour objet de rappeler cet élan qui a construit la modernité politique de la France fondée sur le libéralisme et l'esprit libertaire, un socialisme pluraliste et un universalisme culturel. Dans le grand amphithéâtre Clemenceau du Palais du Luxembourg, haut lieu pour les échanges politiques, les conférenciers restitueront le contexte et l’apport de jeunes gens qui se sont alors révélés.
Deux tables rondes permettront à des intervenants d’origines diverses, politiques, universitaires, ingénieurs…, de débattre sur des questions essentielles : la première sur la paix en Europe en 1900 s’interrogera sur les efforts, notamment ceux de Gaston Moch, pour la réconciliation franco-allemande et sur les causes de l’échec qui conduira dix ans plus tard à la Grande Guerre ; la seconde répondra à la question : les combats de la belle époque sont-ils encore d’actualité ? en abordant quatre thèmes du tournant du siècle : le socialisme en 1900, la barbarie, la guerre économique dans la mondialisation et l’aménagement de la cité.
L’exposition présentera une centaine de dessins politiques de Hermann-Paul, Félix Vallotton, Ibels et d’autres dessinateurs parus entre 1897 et 1901 dans Le Cri de Paris qui était un complément hebdomadaire de la Revue Blanche. |